Colette Biquand : Sculpteur d'argile, les liens de la terre de Puisaye


"Je ne possède plus, en toute propriété, qu'une bête vivante, qui est le feu. Il est mon hôte, il est mon oeuvre. Je sais couvrir le feu, secourir le feu, je sais ceindre le feu en plein aire, d'une tranchée circulaire, pour qu'il prospère sans tracer dans les chaumes et aller incendier les meules. Je sais qu'il n'aime pas les nombres pairs, que trois bûches brûlent mieux que deux et sept que quatre et que lui gratter le ventre par en dessous lui plaît comme à toutes les autres bêtes. Je veux avoir avec lui le dernier mot."

Colette, Le Fanal Bleu

Cette citation très-à-propos figure dans l'ouvrage réalisé sur Colette Biquand lors d'une rétrospective et hommage à la femme artiste céramiste, rendu ce printemps sur 3 sites en Puisaye.

Pour lancer ces expositions : rien de tel qu'un vernissage, réunissant les figures locales, les amis, les céramistes et les amoureux de cette région. Le vernissage eut lieu samedi 31 mars au Musée du Grès, au Château de Ratilly, et au Couvent de Treigny.

3 lieux symboliques de l'activité de cette Puisaye, de cette terre qui la compose : l'argile.

Colette et Colette Biquand, 2 univers et 2 époques différentes. Et des caractères, des affinités, et sans doute une influence de Colette sur la destinée de Colette Biquand ?

Je me souviens en 2016 quand Colette Biquand est décédée, il y eut bien des témoignages, mais je ne la connaissais pas.

C'est donc à l'occasion de ces expositions que je découvris Colette Biquand. Et curieusement je fis un rapprochement immédiat avec Colette, l'écrivain, notre écrivain nationale et poyaudine : un tempérament, une volonté farouche d'une femme de ne pas suivre la route qu'on lui a tracée, de choisir ses chemins.

Cette image se conforta avec les différents hommages de ceux qui l'ont connue : des potiers, des amis, Paulo da Silva Moreira, Médecin et Maire de Treigny, Sylvie Pothier, comédienne (Atelier Bleu)... et sa fille Viviane Lefèvre qui lut un très beau texte qu'elle a bien voulu me transmettre et que je partage avec vous, lecteurs du blog. Un portrait émouvant :

"Déplacer des montagnes

Colette est née à Paris en 1936 juste avant la deuxième guerre mondiale.

Elle disait se souvenir, durant les alertes, du poids du corps de son petit frère dont elle était chargée lors des descentes à la cave. Combien de temps l’a-t-elle encore porté, le poids du corps ? Se serait-il incrusté dans le siens au point de venir se déposer dans l’argile bien des années plus tard ? C’est lourd un enfant dans les bras d’un autre lorsque les adultes courent et tremblent.

Cela aurait-il laissé une empreinte ?

Elle me racontait aussi, ces moments où elle se réfugiait à terre alors que ses frères ne voulaient pas jouer avec elle, elle, la fille. Mise à terre par les quolibets de ses frères elle trouvait refuge en fabriquant des colombins de glaise. Ils ont été ses premiers colombins.

Se salir alors que sa mère la désirait poupée a été pour cette petite fille le défi fondateur.

« Je ne serai jamais comme toi ! »

Colette Biquand, sculpteur d’argile, disait là des possibles, origine de sa création.

Puis il y eut le choix étrange de ses études en géologie, certes sciences de la terre mais si éloignées de la fragilité de cette jeune femme. Pourquoi n’a–t-elle pas plutôt entrepris des études littéraires, elle qui était une si grande lectrice ? Parce qu’elle est avant tout la fille de son père. Surtout pas de ce féminin si hautement porté par sa mère mais du masculin, comme moyen de s’élever.

Des sciences pour comprendre le monde et de la littérature pour comprendre les hommes.

En cela Colette était bien ce que Finkielkraut appelle une moderne : La science comme structure et les anciens en référence.

La structure c’est cet attachement à la science qui empêche la religiosité. La science qui découvre, éclaire et ordonne le monde. Colette gardera tout au long de sa vie un intérêt pour les avancées et les découvertes scientifiques en matière d’astrophysique et de paléontologie. Je la revois au petit déjeuner parcourant des articles de « La recherche » avec son inlassable désir d’y voir plus clair dans les différentes époques préhistoriques : - 50.000, - 25000 : « Notons bien encore une fois sur la porte du frigidaire ces différentes périodes ! Paléolithique, Sapiens, Sapiens, apparition de l’écriture, Anthropocène, tout ce vocabulaire de classement trempé de café qui me donnait toujours la sensation d’un rituel destiné à replacer le monde après les déplacements nocturnes.

Et les anciens ce sont ceux qui, avant elle, ont parlé des hommes. Claude Lévi-Strauss et Margueritte Yourcenar, L’écrivain Colette qui ouvre le chemin de la poésie et de la révolte, Jean-Marie Le Clésio classé par Colette parmi les meilleurs. Pas tellement de philosophes Grecques mais des archéologues.

Sonder la terre et rêver les êtres qui l’ont foulée.

Les anciens seront chez Colette au fil du temps de plus en plus anciens.

Mais revenons un instant à sa jeunesse, Colette se sent à côté de la plaque. Elle sent une tristesse qui l’écrase, le poids du masculin qui l’étreint. Etre aussi forte que ses frères, ne pas défaillir dans le féminin et dans un même mouvement sentir l’appel d’un autre monde encore interdit.

Le climat social des années 60-70 va donner à Colette l’autorisation de changer de monde.

Alors qu’au début, elle n’ose pas y croire tant ses modèles sont élevés, j’ai toujours pensé qu’elle se sentait la petite sœur de Giacometti, petit à petit l’aiguille de sa boussole va se stabiliser :direction la création et le monde des arts plastiques.

C’est en entrant dans l’atelier parisien de Martin-Talboutier en 1963 qu’elle sent qu’ici elle est à sa place.

L’été 1965, elle commencera à venir à Ratilly tout d’abord comme stagiaire puis comme Monitrice. Puis quelques années plus tard elle animera un atelier de céramique à l’école municipale des beaux-arts de Gennevilliers.

Dans ces années 70, Colette est céramiste, sa création est principalement tournée.

Elle découvre et explore avec Danielle et Didier Joly la cuisson Raku.

Elle n’est pas encore descendue du tour.

En 1975, Nous quittons Paris pour nous installer dans un petit village en Picardie. C’est dans cette maison que Colette aura son premier atelier. Atelier-maison, Maison-atelier, c’est dans ce lieu que va être posé un des questionnements central qui traversent la création de cette artiste

  • Alors que Colette se sent proche des femmes africaines qui fabriquent dans des fours à même la terre de grandes amphores

  • Alors que, comme ces femmes, elle ne travaille jamais mieux que dans l’espace où elle vit et cuisine,